vendredi, 6 mars 2026 -

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Entretien avec M. Aboubacar Abdoulwahidou MAIGA

« Aujourd’hui, nous avons besoin d’un journaliste polyvalent »




Le Directeur général de l’Ecole supérieure de Journalisme et des Sciences de la Communication (ESJSC) du Mali, fait partie des experts, qui ont participé à la Rencontre internationale des journalistes organisée par le Conseil national de la Presse du Maroc, en juin dernier, à Dakhla. Dans cet entretien, M. Aboubacar Abdoulwahidou MAIGA donne son appréciation de la réunion et de cette région des Province du sud du Maroc en plein essor.

Monsieur Maïga, vous venez de participer à Dakhla à une rencontre internationale sur le journalisme de qualité et l’éducation aux médias. Que peut-on retenir de ce forum qui a rassemblé des journalistes et des experts venus de tous les continents ?

C’est une rencontre qui nous a émerveillés par la qualité et la diversité à la fois des participants et des thèmes abordés au cours de nos échanges. A écouter les uns et les autres, je constate que les défis du secteur médiatique sont les mêmes partout sur notre planète, aussi bien dans les pays riches que pauvres : leurs noms sont désinformation, surinformation, fakenews ou fausses nouvelles, propagande, journalisme face à l’IA ou cette concurrence disproportionnée imposée à la Presse conventionnelle par l’apparition de nouveaux acteurs comme les influenceurs et les videomen. Je suis tout de même réconforté de découvrir que nos recommandations s’alignent aussi, en dépit de nos réalités sociopolitiques et culturelles. Au-delà des initiatives d’autorégulation qui ont fait leur preuve chez certains d’entre nous, il importe aux yeux de la majorité d’entre nous ici à Dakhla d’ajuster nos textes à l’évolution actuelle de la pratique journalistique. Il ressort de nos présentations que la caducité des textes dans certains pays – à l’image du Mali par exemple – pourrait expliquer le boulevard qui s’offre aux influenceurs et aux videomen dans la gouvernance de l’information sur internet. Il urge dès lors de légiférer afin de restructurer le secteur pour réserver l’exercice du métier aux seuls initiés tant dans la Presse classique que dans les médias dits numériques. Il faut des textes permettant d’encadrer la pratique journalistique et de protéger le journaliste dans l’exercice de sa profession. Je pense qu’il conviendrait également d’accroître le financement destiné à la Presse pour pallier la pauvreté des contenus et favoriser un journalisme plus conquérant, notamment en Afrique subsaharienne, où le journalisme se fait essentiellement « assis » par des couvertures médiatiques sur commande : assises, assemblées générales, foras, conférences, réunions, conseils d’Administration, ateliers, matchs, inaugurations, visites d’officiels, foires, symposia, fora, lancements de livres, vernissages, etc.. Les médias africains ont intérêt à innover leurs approches de circulation de l’info, en tentant d’informer à l’instant T sur la toile en dans les langues majoritairement parlées par leurs concitoyens. C’est là que les autres acteurs non professionnels les surclassent, car ces derniers tirent leur succès de ces deux facteurs fondamentaux. Par ailleurs, à mon avis, la Presse africaine joue sa survie dans sa capacité ou non de monétiser l’information. Il faudrait travailler à introduire dans les habitudes des Africains la culture de l’abonnement aux médias et de l’achat des articles de presse. Sans quoi, la Presse nourrirait difficilement son homme. Enfin, la conviction, que j’ai été ravi de partager ici avec d’autres participants, reste la nécessité de former sans cesse nos journalistes aux logiciels et outils de vérification des données et des sources d’information, surtout face aux nouvelles menaces apparues à la faveur de l’avènement de l’IA (intelligence artificielle).

En tant que professionnel des médias et responsable d’une école de journalisme, quels conseils avez-vous à donner aux confrères en général et à ceux exerçant dans les zones à risque comme le Sahel en proie au terrorisme ?

Peut-être que ce serait trop prétentieux de ma part ; toutefois, vous conviendriez avec moi que le journalisme ne peut plus se pratiquer comme quelques années auparavant. Aujourd’hui, nous avons besoin d’un journaliste polyvalent, omniscient et très audacieux dans la prise de risques. La longue période de paix et d’insouciance à laquelle nous étions habitués naguère est terminée. Nous sommes entrés dans un monde d’instabilité, des grands déséquilibres et de la loi du plus fort. Dans un tel univers, l’exercice du métier de journaliste requiert non seulement une capacité d’analyse critique et de réflexion indépendante, mais surtout une connaissance du droit, des relations internationales, des langues africaines et étrangères, de l’histoire, de la géopolitique, des sensibilités interculturelles, de la sociologie, de la psychologie et des enjeux écologiques. C’est en tout cas la philosophie avec laquelle nous préparons nos journalistes de demain à l’Ecole supérieure de Journalisme et des Sciences de la Communication (ESJSC) de Bamako, à savoir faire de nos étudiants des journalistes polyglottes, entrepreneurs, blogueurs, réalisateurs, caméramans et monteurs, trimédialistes (télé, radio et presse écrite-numérique), polyvalents, des journalistes historiens et socio-anthropologues, des journalistes hommes de droit et respectueux des autres cultures et de l’environnement. Ce sont les réalités de notre ère qui nous y commandent, nous n’avons pas le choix.

Qu’est-ce qui vous a marqué pendant votre séjour à Dakhla, cette ville des Provinces du Sud du Maroc en plein essor ?

D’abord, la similarité de son écosystème avec celui des régions du septentrion malien, surtout de Gao d’où je viens. Je trouve qu’il y a beaucoup de ressemblances culturelles aussi au niveau musical, artistique et en matière de style vestimentaire. J’ai même entendu avec beaucoup d’émerveillement chez un groupe musical d’ici des sonorités empruntées à Ali Farka Touré et à Tinariwen. J’ai aimé aussi le silence de la mer de Dakhla, les attractions touristiques sur les sables de cette mer, l’odeur du poisson frais dans son ancien port et l’ambiance qui domine aux alentours de son nouveau port en construction. Enfin, je pars d’ici avec le souvenir agréable de l’accueil chaleureux qui nous a été réservé par nos amis marocains de Casablanca à Dakhla. C’était en un mot une rencontre mémorable.

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