samedi, 7 mars 2026 -

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OPINION :

Bénin de 2016 à 2026, Ce que je retiens

Par Me Mickaïl Jr BADAROU




Lorsque, en décembre 2022, je consignais quelques réflexions sur la situation socio-économique et politique du Bénin, il ne s’agissait point d’assigner au réel une direction qu’il n’aurait pas encore empruntée, mais d’observer, avec la prudence qu’impose toute exigence intellectuelle, les manifestations initiales d’un processus dont la pleine intelligibilité ne pouvait relever que de la durée. Car il est dans la nature même des transformations nationales de ne se révéler qu’à ceux qui acceptent de les contempler avec le recul nécessaire, c’est-à-dire à distance des passions immédiates et des impatiences superficielles.
Or, la décennie qui s’étend désormais sous notre regard présente cette singularité d’avoir conjugué la persistance de l’ordre constitutionnel avec l’accélération d’une recomposition économique, institutionnelle et symbolique dont les effets excèdent déjà les contingences qui les ont vu naître.
Cette trajectoire ne s’est nullement déployée dans l’abri d’un environnement régional stable. Bien au contraire, les années récentes ont été marquées, en Afrique de l’Ouest, par des ruptures institutionnelles, des reconfigurations sécuritaires et des incertitudes dont l’onde de choc n’a épargné aucune conscience politique attentive. L’événement du 7 décembre 2025, qui porta un instant l’ombre de la discontinuité sur l’édifice républicain béninois, doit être appréhendé avec la gravité qu’exigent ces moments où l’histoire hésite. Que cette tentative ait trouvé sa résolution dans le maintien de la légalité constitutionnelle n’est pas un fait anodin : il atteste que l’État béninois, loin d’être une abstraction fragile, est devenu une réalité suffisamment intériorisée pour opposer à la tentation de la rupture la force silencieuse de sa propre légitimité.
 De l’économie comme langage de la permanence :
Les mutations les plus profondes des nations se lisent rarement dans les proclamations ; elles se discernent dans la structure même de leurs équilibres économiques. À cet égard, les analyses de la Banque mondiale indiquent que la croissance du produit intérieur brut béninois, établie à 3,3 % en 2016, s’est élevée à 7,5 % en 2024, avec des perspectives de consolidation à un niveau supérieur à 7 %. Plus révélateur encore est le niveau de l’investissement, désormais supérieur à 35 % du produit intérieur brut, signe d’un État qui n’a point choisi la facilité de la préservation, mais l’exigence de la construction. Cette orientation a trouvé son prolongement naturel dans l’accès renouvelé aux marchés financiers internationaux, notamment à travers l’émission d’un Sukuk souverain de 500 millions de dollars, dont la portée excède sa seule dimension budgétaire — car emprunter avec crédibilité, pour une nation, c’est attester qu’elle inspire confiance au-delà d’elle-même.

La dette publique, qui s’établit autour de 50 % du produit intérieur brut, doit être comprise à l’aune de cette logique : non comme le signe d’une dérive, mais comme l’empreinte comptable d’une volonté d’édification.
 De la transformation du territoire comme expression de la souveraineté :
L’autorité d’un État se manifeste également dans sa capacité à organiser son propre espace et à inscrire sa présence dans la géographie qu’il administre. Les infrastructures réalisées ou engagées au cours de la décennie écoulée — axes routiers, corridors logistiques, modernisation portuaire — participent pleinement de cette entreprise de structuration territoriale, qui est, au fond, une manière pour la puissance publique de rendre le territoire plus intelligible et plus habitable.
Le dédoublement de la liaison Sèmè-Porto-Novo, accompagné d’un nouvel ouvrage d’art destiné à abolir les lenteurs anciennes, constitue, à cet égard, un soulagement tangible pour nombre de béninoises et de béninois qui, par nécessité professionnelle ou par attachement légitime, empruntent quotidiennement cet itinéraire longtemps éprouvant. Il représente, par ailleurs, une opportunité historique pour Porto-Novo, dont l’accessibilité accrue crée les conditions préalables à un développement économique, administratif et symbolique plus conforme à son rang institutionnel.
Le Centre hospitalier international de Calavi, par l’ambition de son plateau technique et la portée de sa vocation, marque une étape supplémentaire dans l’affirmation d’une capacité sanitaire autonome, réduisant progressivement la dépendance extérieure en matière de soins spécialisés. Dans le même mouvement, les logements sociaux de Ouèdo traduisent l’effort de conciliation entre l’expansion urbaine, désormais irréversible, et l’exigence fondamentale de dignité résidentielle, qui demeure l’un des fondements silencieux de la stabilité sociale.
Il serait cependant intellectuellement périlleux de taire les tensions inhérentes à toute transformation d’envergure. La réorganisation du marché Dantokpa, l’un des plus importants pôles commerciaux de la sous-région ouest-africaine, a suscité des inquiétudes légitimes et des épreuves humaines qu’aucune analyse sérieuse ne saurait ignorer. Mais l’histoire économique enseigne, avec constance, que toute mutation structurelle suppose, à un moment donné, de substituer à l’ordre spontané, souvent saturé par sa propre croissance, un ordre repensé, conçu et structuré.
La véritable interrogation ne réside donc pas dans le principe de cette modernisation, mais dans sa pleine réussite. Les nouveaux marchés modernes, conçus comme instruments de désengorgement et de rationalisation — notamment le marché dit de « Gros », appelé à accueillir une part substantielle des activités commerciales — devront impérativement atteindre un niveau de vitalité économique au moins équivalent à celui des espaces qu’ils remplacent, et, au-delà, les surpasser. Car la légitimité ultime d’une réforme ne procède ni de son intention ni de son architecture, mais de sa capacité effective à recréer, dans un cadre renouvelé, les conditions de la prospérité qu’elle entend organiser.
 De la culture comme réappropriation de soi, Du ciel retrouvé : Amazone
La renaissance culturelle observée à Ouidah, notamment à travers les Vodun Days et la restitution des 26 œuvres royales, procède d’une démarche plus profonde qu’une simple politique événementielle. La construction du musée internationale du Vodun à Porto-Novo n’est pas anodine — il s’agit de restaurer une culture, non un culte, culture longtemps jetée aux pilories. En clair, cette renaissance participe d’une réconciliation avec l’épaisseur historique de la nation, condition préalable à toute projection sereine dans l’avenir.
Retrouvé sa culture, oui, le Bénin veut retrouver également son ciel. L’accréditation d’une compagnie aérienne nationale « Amazone » s’inscrit dans cette même logique d’affirmation. Le retour d’un pavillon béninois dans l’espace aérien international ne saurait être réduit à une simple opération économique. Il constitue l’une de ces manifestations discrètes mais essentielles par lesquelles un État affirme sa continuité symbolique.
 De la jeunesse comme dépositaire du temps à venir :
Toute œuvre politique véritable ne trouve sa pleine justification que dans sa capacité à se transmettre, c’est-à-dire à survivre à ceux qui l’ont initiée pour devenir un bien commun durable.
La perspective de l’élection présidentielle de 2026, organisée dans le respect scrupuleux du principe constitutionnel de limitation des mandats, ouvre à cet égard une séquence nouvelle, dont l’importance excède la seule alternance des personnes pour toucher à la continuité même de l’État. La figure de Romuald Wadagni, dont la responsabilité dans la conduite des finances publiques s’est exercée au cœur de cette décennie de transformation, incarne, pour une part significative de la jeunesse béninoise, la possibilité d’une continuité éclairée par le renouvellement, c’est-à-dire d’une fidélité aux acquis conjuguée à la promesse d’une intensification lucide des réformes.
Les résultats des élections législatives et municipales de janvier 2026 s’inscrivent, du reste, dans cette dynamique générationnelle. L’émergence de jeunes maires à la tête de collectivités majeures, notamment à Parakou et à Abomey-Calavi, ainsi que l’entrée de jeunes députés au sein de la représentation nationale, contribuent à faire naître une espérance nouvelle : celle d’un État dont la continuité ne serait pas la répétition du passé, mais son approfondissement conscient.
À l’examen des orientations esquissées par les deux candidats à l’élection d’avril 2026, il m’est permis de former, avec gravité mais sans réserve, l’espérance que le candidat Romuald Wadagni saura proposer un programme étoffé, à la mesure des fondations déjà posées, et capable de porter davantage encore le Bénin, monde de splendeurs — ce pays dont l’histoire, la culture et la stabilité composent déjà les linéaments d’une singularité ouest-africaine.
Car les nations qui s’élèvent durablement sont celles qui savent, au moment décisif, confier leur continuité à des mains capables d’en comprendre à la fois l’héritage et l’exigence.

En somme, la gouvernance Talon aura marqué des esprits, au Bénin comme au delà de nos frontières . Elle juxtapose routes neuves et controverses démocratiques, ratios budgétaires maîtrisés et dettes accrues, croissance rapide et inclusion graduelle. Presque dix ans après, le Bénin apparaît transformé — mais toujours traversé par cette interrogation fondamentale : comment convertir cette transformation en horizon collectif partagé ? C’est peut-être là que réside la substance véritable de la décennie : dans cette tension féconde entre l’élan et l’équilibre, entre la mesure des chiffres et l’épaisseur humaine qu’ils tentent — imparfaitement de raconter.

Me Mickaïl Jr BADAROU

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